L’essor des riches

Comprendre – Points de vue

L’essor des riches
le 28 août 2012

La progression de la part allouée aux dividendes, le développement de la finance et l’adoption d’une politique fiscale accommodante ont permis aux riches de creuser l’écart. Une analyse de Thierry Pech, directeur de la rédaction d’Alternatives économiques. Extrait du hors-série poche Alternatives Économiques « Les inégalités en France« .

Dans les années 1990 et 2000, les riches se sont enrichis beaucoup plus vite que les autres et dans des proportions spectaculaires. Entre 2004 et 2007, tandis que les 90 % les plus modestes de la population voyaient leurs revenus déclarés augmenter de 9 % en moyenne, les 1 % les plus aisés connaissaient, eux, une hausse de 16 %, et les 0,01 % de 40 %. Selon une étude d’Olivier Godechot [1], les 1 500 salariés français les mieux payés du secteur privé en 1995 gagnaient 25 fois plus que la moyenne des autres salariés ; en 2007, ce ratio était de 60 fois plus. Et ces chiffres ne décrivent que des écarts de revenus : les inégalités de patrimoine sont encore plus prononcées.

Trois facteurs déterminants

Les facteurs de cet enrichissement accéléré sont multiples. Ils concernent d’abord l’évolution du partage primaire des revenus [2]. Contrairement à une idée répandue, le partage de la valeur ajoutée entre travail et capital n’est pas tellement en cause : même si le taux de marge des entreprises est aujourd’hui de trois points plus élevé que dans les années 1950 et 1960, ce partage reste relativement stable sur très longue période (autour de deux tiers pour les salaires et un tiers pour les profits). C’est ce qui se passe à l’intérieur de chacune de ces deux sphères – salaires et profits – qu’il faut observer si l’on veut comprendre l’essor des plus riches ces deux dernières décennies : d’un côté, une distribution des salaires plus inégalitaire ; de l’autre, une augmentation soutenue de la part allouée aux dividendes : elle pesait 3 % de la valeur ajoutée en 1977, contre 8 % aujourd’hui, un record atteint au détriment des autres usages des profits (investissement, épargne, désendettement…). Ces facteurs sont d’autant plus puissants pour expliquer l’essor des très riches que nombre d’entre eux jouent sur les deux tableaux : le développement du capitalisme patrimonial [3], en théorie pour lier les cadres dirigeants des grandes entreprises aux intérêts de leurs actionnaires, a en effet favorisé les rémunérations hybrides dans les fonctions exécutives des entreprises, c’est-à-dire des rémunérations composées d’un salaire fixe et de paiements en capital sous la forme de stock-options, d’actions, etc.

Mais la mesure de ces évolutions dans le partage primaire des revenus exclut en général les sociétés financières. Or l’explosion de la sphère financière ces deux dernières décennies constitue un autre facteur décisif. C’est en effet dans ce secteur que les très hauts revenus ont le plus augmenté. D’après Olivier Godechot, ce sont ainsi les cadres dirigeants de la finance qui occupent aujourd’hui le haut du pavé parmi les plus riches, alors qu’il y a une trentaine d’années les capitaines d’industrie arrivaient en tête.

Un troisième facteur explique le décollage des hyperriches : les orientations de la politique fiscale. Depuis la tax revolt américaine des années Reagan dans la décennie 1980, la plupart des pays développés ont baissé les impôts pesant sur les revenus et le patrimoine. Cette stratégie fait partie des politiques de l’offre néolibérales qui visaient à « libérer les freins à la croissance ». L’idée sous-jacente était que favoriser ainsi les plus aisés finirait par profiter à tout le monde, car ils investiraient davantage, consommeraient davantage et créeraient ainsi davantage d’emplois. Les politiques de modération salariale pour les salariés moyens et modestes complétaient assez naturellement cette croyance dans le pouvoir de stimulation économique d’une augmentation des inégalités par le haut.

Une stratégie inefficace

Socialement injuste, cette stratégie dite du « trickle down » (littéralement, le « ruissellement ») s’est avérée en outre économiquement inefficace. En pratique, l’essor des riches pendant cette période aura bien davantage consisté à garantir des gains considérables aux détenteurs de capital dans un contexte de croissance molle. Et aujourd’hui, à la faveur d’une crise qui met durement à l’épreuve les finances publiques, nombre d’États européens en reviennent. C’est notamment le cas en France où l’élection de François Hollande devrait marquer une rupture dans la politique fiscale à l’égard des plus fortunés : alignement de l’imposition des revenus du capital sur l’imposition des autres revenus, relèvement du seuil de la tranche marginale supérieure de l’impôt sur le revenu de 41 % à 45 %, création annoncée d’un taux d’imposition à 75 % pour la part des revenus excédant un million d’euros par an…

Mais ce tournant a déjà été entamé par les deux plans Fillon de la fin 2011 visant à réduire les déficits publics. Comme l’a constaté une étude de l’Institut des politiques publiques [4], la plus grande partie des cadeaux fiscaux du quinquennat de Nicolas Sarkozy aux plus aisés a été supprimée à la fin de ce même quinquennat, à l’exception notable de la baisse de l’impôt sur la fortune réalisée en juin 2011. Au total, les véritables gagnants de la politique fiscale de l’ancien président seraient ceux qui possèdent un gros patrimoine et touchent des revenus modérés.

Il serait cependant naïf de croire ou de suggérer qu’une pression fiscale accrue sur les plus riches permettrait de réduire significativement la dette et les déficits publics. Car les riches sont effectivement très riches mais aussi très peu nombreux. Trop peu pour assurer des recettes conséquentes aux États européens. Même en leur imposant des prélèvements de niveau confiscatoire, les recettes fiscales qui en résulteraient seraient très modestes par rapport à l’étendue du problème que l’on cherche à résoudre. Autrement dit, si une augmentation sensible de la fiscalité des plus riches est légitime, ce n’est pas tant pour des raisons budgétaires que pour des raisons de justice sociale.

Extrait de Alternatives Economiques Poche « Les inégalités en France » n° 056– septembre 2012. En vente en kiosque et sur le site du magazine Alternatives Economiques.

Photo / © Dimitri Destugues

[1] « Finance and the Rise in Inequalities in France », par Olivier Godechot, Paris School of Economics, Working Paper n° 2011-13, avril 2011.

[2] Partage (ou répartition) primaire des revenus : part de la rémunération de chacun des facteurs de production (travail et capital) dans la richesse créée au cours du processus productif.

[3] Capitalisme patrimonial : forme de capitalisme dans lequel l’objectif prioritaire des dirigeants est l’augmentation du cours de l’action, les entreprises étant cotées en Bourse et un niveau minimal de rentabilité étant exigé par les actionnaires. Les salaires des cadres dirigeants et supérieurs sont liés aux résultats de l’entreprise.

[4] « Fiscalité et redistribution en France, 1997-2012 », par Antoine Bozio et alii, Institut des politiques publiques, mars 2012, accessible sur www.ipp.eu

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