Le clivage droite – gauche? « Toujours la question de l’égalité »


par Gilles Finchelstein*


Propos recueillis par Christian Makarian

(L’Express, 1er mai 2012)

Certes, les différences droite­gauche, qui sont chacun de son côté ce mardi dans la rue,  n’ont  pas  disparu,  mais  elles  ont  sensiblement  évolué.  C’est  l’analyse  de  Gilles Finchelstein,  directeur  général  de  la  Fondation  Jean­Jaurès,  l’un  des  laboratoires d’idées socialistes, qui a planché sur le « nouveau paysage idéologique » de 2012.

Le  clivage  droite­gauche  a­t­il  toujours  une  pertinence  à  l’heure  où  le  Front national vient sérieusement troubler le jeu de la bipolarisation?

Les  électeurs  ne  sont  plus  croyants  mais  restent  pratiquants!  Majoritairement,  ils considèrent  que  ce  clivage  n’est  plus  pertinent  pour  rendre  compte  des  affrontements politiques ‐ ce phénomène remonte aux années 1980. Mais les Français qui persistent à se  positionner  sur  une  échelle  gauche‐droite  sont  largement  plus  nombreux  que  les autres. Et, surtout, cet autopositionnement est confirmé par la vision de la société qu’ont les citoyens sur tous les grands sujets: le fil à plomb qui permet de départager les deux bords, c’est encore et toujours la question de l’égalité.

Est­ce à dire que les références idéologiques se sont estompées?

Non.  On  est  passé  du  clivage  qui  portait  sur  les  contenants  à  celui  qui  concerne  les contenus. Les contenants, c’étaient les systèmes politiques ‐ monarchie ou République, Ve  République  ou  régime  parlementaire ‐,  et  les  contenus,  les  théories  économiques ‐ appropriation collective des moyens de production ou économie de marché ‐, ou l’école ‐ publique ou privée. Une mutation s’est produite: à l’intérieur de la Ve République, quelle pratique  du  pouvoir?  A  l’intérieur  de  l’économie  de  marché,  quelles  politiques entreprendre sur la fiscalité, la santé, l’éducation, etc.?

Est-­on passé néanmoins d’un clivage social à un clivage sociétal?

Depuis  plus  de  trente  ans,  le  clivage  sociétal  a  pris  une  importance  nouvelle,  mais  le clivage social demeure le plus structurant, et de loin. Reste  la  notion  d’égalité,  qui  demeure  une  différence  philosophique  essentielle, avec son corollaire de gauche qu’est l’égalitarisme…

Son  corollaire?  

C’est  ce  que  dit  la  droite!  La  question  des  inégalités  est  effectivement beaucoup  plus  importante  pour  les  électeurs  de  gauche  que  pour  ceux  de  droite:  le sentiment que la société a pour but de réduire les inégalités est un marqueur de gauche essentiel. On assiste à ce sujet à une symétrie troublante: 63% des électeurs de gauche considèrent  que  la  société  actuelle  ne  permet  pas  de  réduire  les  inégalités,  tandis  que 63% de ceux de droite pensent exactement le contraire.

A l’inverse, y- a-­t’­il des questions qui fondaient le clivage droite-gauche et qui ne le fondent plus aujourd’hui?

Depuis  deux  siècles,  le  contenu  du  clivage  gauche‐droite  a  toujours  évolué.  La  gauche accepte aujourd’hui l’économie de marché, même si des divergences subsistent quant au rôle  dévolu  à  la  régulation  ou  à  la  redistribution.  De  même,  elle  ne  remet  plus  en question  l’existence  de  l’école  privée,  même  si,  sur  le  sujet  de  l’éducation,  des divergences subsistent quant à la répartition des moyens, au contenu de l’enseignement ou  à  l’orientation  des  élèves.  Dans  l’autre  sens,  la  droite  ne  combat  plus  les  grands piliers de notre Etat providence, même si elle remet parfois en question le contenu, la durée, le montant ou les conditions des différents régimes d’assurance. Dans  la  campagne  présidentielle,  les  candidats  de  gauche  comme  ceux  de  droite semblent  avoir  soigneusement  évité  les  questions  les  plus  douloureuses,  qu’il s’agisse de l’austérité budgétaire, de la baisse inévitable du niveau de vie, du recul éventuel des droits sociaux.

N’est-­ce pas une victoire de l’idéologie de gauche?

Je  ne  partage  ni  les  conclusions  ni  les  prémisses  de  votre  analyse!  Sur  la  politique budgétaire,  il  y  avait traditionnellement  un  clivage  entre  la  gauche  et  la  droite,  la première  faisant  plus  volontiers  sienne  la  démarche  keynésienne  de  relance  de l’économie  par  le  déficit  budgétaire  ‐  le  paradoxe  étant  que,  depuis  vingt  ans,  les résultats  budgétaires  de  la  gauche  sont  meilleurs.  Mais  ce  qui  est  nouveau,  effet  des crises survenues depuis 2008, c’est que la question de la dette publique est devenue la préoccupation commune de l’ensemble des électeurs.

Sur  la  question  de  la  baisse  du  niveau  de  vie,  aucune  frange  de  l’électorat ‐  aucune! ‐ n’est prête à voir ses revenus diminuer. Ce qui est très frappant en revanche, c’est qu’un des  critères  les  plus  éclairants  du  vote  du  premier  tour  est  la  situation  sociale  des électeurs: 44,5% des personnes interrogées qui disent s’en sortir « très facilement » avec leurs revenus votent pour Nicolas Sarkozy, tandis que 33,5% des électeurs qui déclarent s’en sortir « très difficilement » votent pour Marine Le Pen; François Hollande, lui, sur ce critère comme sur tous les autres, présente une sociologie beaucoup plus équilibrée.

Un  grand  invariant  de  gauche  demeure  le  culte  de  l’Etat  protecteur.  Comment expliquer cette récurrence?

Ce n’est pas un invariant de la gauche, c’est un invariant de la France: la spécificité de notre  pays,  c’est  que  la  nation  a  été  construite  par  l’Etat.  Et  ce  à  quoi  nous  assistons aujourd’hui, à droite comme à gauche, c’est à une demande de retour de l’Etat, de l’Etat garant  de l’intérêt  général,  au  moment  où  une  autre  tendance  se  fait  jour:  la  méfiance témoignée  à  l’endroit  du  profit.  Ce  mot  évoque  en  effet  quelque  chose  de  négatif  pour 60% des Français, c’est‐à‐dire exactement le même résultat que le mot… « droite »!

Est-ce ce qui a motivé François Hollande dans sa fameuse proposition de taxer à 75% les plus hauts revenus?

Je  crois  que  c’est  plutôt  une  sensibilité  profonde  à  l’égard  de  l’accroissement  des inégalités, qui a pour une large part échappé à l’appareil statistique depuis dix ans tant la  concentration  des  richesses  s’est  faite  entre  les  mains  d’un  nombre  très  restreint d’individus.

N’est – ­ce pas significatif d’une « démonisation » de l’argent par la gauche?

Non.  C’est  symptomatique  d’une  volonté  de  répondre  aux  dérives  répétées  du capitalisme financier.

N’est – ­ce  pas  le  pendant  de  gauche  de  la  soirée  au  Fouquet’s  des  amis  de  Nicolas Sarkozy?

Résonance symbolique pour résonance symbolique, je préfère celle‐là!

La passion égalisatrice reste donc une passion de gauche?

La  passion  française  de  l’égalité,  c’est  déjà  dans  Tocqueville!  Aujourd’hui  encore,  cette passion est partagée bien au‐delà de la gauche.

Dans  les  études  de  la  Fondation  Jean­Jaurès,  quel  est  le  premier  cri  de reconnaissance des gens de gauche?

Si l’on regarde ce qu’est le « fond de décor » idéologique de la campagne de 2012, ce qui est frappant, c’est que, au‐delà du travail, les trois mots jugés les plus importants sont des mots qui sont considérés comme étant des mots de gauche: « solidarité », « tolérance » et « services publics ».

Un autre mot clef est celui de « réforme », largement employé par Nicolas Sarkozy. On  a  souvent  l’impression  que  la  gauche  n’aime  pas  ce  concept.  La  gauche  n’est­ – elle pas aujourd’hui plus conservatrice, au sens étymologique, que la droite?

Le  mot  « réforme »,  qui  est  un  mot  sans  substance,  a  fini,  compte  tenu  de  son accaparement  par  la  droite  et  du  contenu  des  réformes  opérées  ces  dernières  années, par être à la fois démonétisé et catalogué à droite. Mais il n’est pas juste de considérer la France  comme  un  pays  conservateur,  puisqu’une  large  majorité  de  nos  compatriotes estiment  que  le  fonctionnement  de  notre  société  n’est  pas  satisfaisant  et  qu’il  faut  la transformer.

Est­ce  pourquoi  François  Hollande  a  choisi  pour  slogan  le  « changement »,  alors qu’il représente lui – ­même un classicisme de bon aloi, l’élitisme républicain, l’ENA?

En 2007, la force de Nicolas Sarkozy était d’avoir réussi à incarner le changement, alors même  que  la  droite  était  au  pouvoir  depuis  2002.  Aujourd’hui,  quand  vous  posez  la même  question  aux  électeurs,  c’est  François  Hollande  qui  ressort  de  très  loin  comme étant porteur du changement.

Réforme, changement… beaucoup de Français ont choisi de se situer notoirement ailleurs…Oui, c’est l’autre grand enseignement qui ressort de nos études: les réactionnaires, ceux qui veulent « revenir en arrière », progressent sensiblement. Ils étaient 13% il y a dix ans, contre  29%  aujourd’hui.

La  tripartition  traditionnelle  entre  conservateurs,  réformistes et réactionnaires doit cependant être interrogée: un ouvrier qui juge que sa situation est plus difficile aujourd’hui qu’il y a dix ans, et qui veut par conséquent « revenir en arrière », doit‐il être considéré comme réactionnaire? Ce qui expliquerait les 17,9% de Marine Le Pen…

La  véritable  spécificité  du  vote  en  faveur  de  Marine  Le  Pen,  c’est  que  48%  de  ses électeurs l’ont d’abord choisie pour exprimer leur mécontentement; c’est 25 points de plus  en  moyenne  que  pour  les  autres  candidats!  Il  y  a  là  une  dimension  identitaire ‐ l’immigration  est  de  très  loin  la  première  priorité  de  cet  électorat ‐,  mais  il  y  a  aussi, comme  je  l’ai  évoqué,  une  dimension  sociale  puisqu’elle  arrive  en  tête  auprès  de  ceux qui disent s’en sortir « très difficilement ».

Ce qui semble bien difficile à capter au niveau du langage politique traditionnel…

Oui, parce que le Front national vient perturber le clivage gauche‐droite par l’irruption d’un autre clivage, celui de l' »ouverture‐fermeture » inventé par Ronald Inglehart, c’est ‐ à‐ dire  l’affirmation  d’un  rapport  conflictuel  à  la  mondialisation  et  à  l’immigration.  Ce clivage  traverse  la  droite  comme  la  gauche.  Cela  explique  que,  depuis  vingt‐cinq  ans,l’électorat  du  FN  est  composite  et  qu’il  soit  aujourd’hui  susceptible  de  se  reporter  en premier lieu sur le candidat de droite, en moindre proportion sur le candidat de gauche et, pour une bonne part, de rejeter l’un autant que l’autre.

Le refus ou la crainte de la mondialisation caractérise aussi l’électorat de François Hollande, surtout depuis que le PS s’est divisé lors du référendum sur le traité de Lisbonne,  en  2005.  Si  Hollande  est  élu,  il  sera  pourtant  tenu  d’orchestrer  la mondialisation, comme Sarkozy a voulu le faire…

La  France  est  dans  la  mondialisation.  La  question  qui  se  pose  est  de  savoir  si  nous  ne sommes  pas  entrés  dans  une  nouvelle  phase  historique  qui  est  celle  de  sa  régulation.

Auquel cas, il y aurait là un moyen de transcender les crises qui ont traversé l’électorat de gauche.

Ce serait l’homme de la synthèse, une fois de plus?

C’est le défi qui lui est lancé. Comme l’a dit Bracke‐Desrousseaux, l’époque n’est pas aux surhommes mais aux hommes sûrs.

*Gilles Finchelstein est Directeur Général de la Fondation Jean‐Jaurès.

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