Lettre hebdomadaire No. 106 – du 13 mars 2007 — Directeur de la publication : Alain Bergounioux — sixième annéeL’éditode Dominique Strauss-Kahn
Aujourd’hui, je suis en colère.
L’élection de 1995. Les Français ont soldé les comptes des deux septennats de François Mitterrand pour embrasser l’illusoire engagement du combat de Jacques Chirac contre la fracture sociale.
L’élection de 2002. Les électeurs, dans un élan républicain sans précédent, ont rejeté massivement l’extrême droite et la politique du pire de Jean-Marie Le Pen.
L’élection de 2007. Sera-t-elle la promesse bafouée d’un vrai débat sur l’avenir de la France ?
Une fois encore, on prive les Français d’un vrai débat sur le projet de société qu’ils appellent de leurs voeux. On les infantilise.
Sondages à la hausse pour les uns ou à la baisse pour les autres. Commentaires évidemment savants sur leur fiabilité supposée. Sondages sur l’intérêt des sondages ! Rumeurs habilement distillées par tel commentateur ou tel éditorialiste sur l’ambiance au sein des équipes de campagne. Partage fumeux d’hypothétiques strapontins ministériels alors que le second tour de l’élection est dans 55 jours ! Et même, dernièrement, mise aux enchères d’un parrainage d’élu !
Nous marchons sur la tête. J’enrage !
Les questions centrales sont esquivées, évacuées, passées sous silence. Ce sont les signes d’un pays qui doute, d’une République qui va mal et d’une démocratie qui étouffe.
La France et les Français méritent un vrai débat avec de vraies réponses à leurs interrogations.
D’abord, une réponse à leurs préoccupations quotidiennes. Le pouvoir d’achat, la lutte contre le inégalités, le plein emploi, la nécessaire maîtrise de notre dette, le retour de la croissance : voilà les thèmes qui devraient être au coeur de la campagne que nous menons face à la droite.
Ensuite, l’avenir et le chemin que nous voulons tracer pour la France de demain. La relance européenne, l’éducation, nos universités et notre recherche, la question du vieillissement et, bien sûr, nos engagements environnementaux, qui sont désormais le dénominateur commun à l’ensemble des politiques que nous voulons mettre en place : voilà les questions essentielles que le prochain chef de l’Etat devra trancher. Ségolène Royal a proposé, mais personne ne veut échanger, de peur de se découvrir.
Les vrais sujets sont désespérément absents de la campagne.
On préfère commenter, gloser, pontifier.
Nous sommes à l’heure des choix qui engageront la France pour les prochaines décennies. L’urgence de la situation économique et sociale impose un débat « projet contre projet ». Le temps presse ! Nous avons moins de six semaines avant le premier tour. Alors, allons voir les Français avec le pacte présidentiel que nous défendons et parlons-leur, enfin, de politique.
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Questions d’actu
• L’IDENTITÉ NATIONALE, PARLONS EN !
• GAUCHE, DROITE : UN CLIVAGE DÉPASSÉ ?
• LE TROISIÈME HOMME
LaurentBaumel
Si les convenances ne nous commandaient d’être un peu indulgent avec un vieux collègue qui fait son pot d’adieu, nous pourrions observer que la dernière allocution de Jacques Chirac nous a définitivement éclairé sur ce qui rendait inévitable sa retraite : Jacques Chirac appartient à un ancien monde, un monde définitivement mort. Il a débuté et mené une partie de son interminable carrière politique à une époque où une parole institutionnelle, même creuse, même floue, même inutile, avait un poids et un prestige pour la raison même qu’elle était une parole institutionnelle. Il la termine à une époque où la parole de l’autorité, parce qu’elle s’est en partie délégitimée, est accueillie avec circonspection et distance, une époque où si les leaders ne sont pas devenus plus convaincants, l’excès de vacuité et de flou est en tout cas moins facilement supporté.
L’identité nationale, parlons en !
Dans ce nouveau monde déniaisé, rempli d’électeurs analystes et stratèges de la vie politique, les gens peuvent aimer les mensonges ou les approximations, et préférer parfois le confort qu’ils offrent à l’âpre vérité, mais ils sont de moins en moins dupes de ce que font les uns et les autres et des raisons pour lesquelles ils le font. Dans la rubrique des manoeuvres qui n’ont échappé à personne ces derniers jours figurent ainsi les clins d’oeil appuyés à l’électorat frontiste d’un Nicolas Sarkozy qu’inquiète désormais la conjonction de l’effet Bayrou et de la sous estimation chronique du vote Le Pen. Nous avions eu la question des signatures (épisode encore en cours à l’heure où nous écrivons ces lignes), nous avons maintenant l’affaire du ministère de l’immigration et de l’identité nationale
Soyons clairs à ce propos : précisément parce que le nouveau monde est dépourvu de naïveté, les attaques sont nécessaires et utiles lorsqu’elles éclairent les gens sur ce qu’ils pensent déjà au fond d’eux-mêmes, lorsqu’elles mettent des mots sur des problèmes et des défauts qu’ils ont déjà perçu dans un programme ou la personnalité d’un candidat. Elle manquent leur cible et se retournent contre ceux qui les lancent quand elles sont excessives et déforment la réalité. Répétons donc ici que Nicolas Sarkozy n’est ni un raciste, ni un fasciste, et que pour être certes l’incarnation d’une droite dure et décomplexée, bâtie sur un singulier mélange d’orléanisme et de bonapartisme, il ne relève nullement de la tradition contre-révolutionnaire, celle du catholicisme intégriste, de l’antisémitisme, de Vichy, de l’Algérie française, qui nourrit la matrice lepéniste.
Et situons plutôt le problème tel qu’il se pose : Sarkozy n’est pas Le Pen, mais Sarkozy est l’homme qui, dans la droite française, a fait le pari de recycler le vote Le Pen en allant sur le terrain de ce dernier. Sarkozy est l’homme d’une construction stratégique commencée en 2002 avec la conquête du ministère de l’intérieur, une construction qui suppose de flirter autant de fois que les circonstances l’imposent avec la ligne jaune. Une construction qui pour être stratégique n’en est alors pas moins en effet doublement dangereuse : d’abord parce que les concessions ne sont pas que verbales, lorsqu’elles conduisent à préférer des expulsions spectaculaires à une approche humanitaire ou des gesticulations sécuritaires à la police de proximité. Ensuite, parce que de « la racaille » au ministère « de l’immigration et de l’identité nationale » en passant par « le mouton dans la baignoire », les petits jeux rhétoriques de Nicolas Sarkozy légitiment évidemment un climat dont Le Pen fait son miel. La stratégie du leader de la droite est dangereuse parce qu’elle peut précisément échouer comme stratégie et renforcer au bout du compte celui qu’elle visait à siphonner.
S’il faut récuser et combattre l’idée de ce ministère insolite, méfions nous en revanche du piège qui consisterait à refuser tout débat sur la question en effet essentielle de l’identité nationale. On connaît l’embarras avec lequel la gauche, justement sensible aux dégâts colossaux du nationalisme et imprégnée d’internationalisme prolétarien, a traité ou n’a pas traité cette question tout au long du siècle passé. Les conditions idéologiques existent désormais pour penser cette question avec plus de sérénité et de liberté intellectuelle.
Dans l’espace réduit de cette rubrique, nous nous contenterons de suggérer à ce propos cinq idées simples:
1. Les identités nationales sont des réalités sociologiques. Elles résultent des mécanismes mystérieux mais profonds de la transmission intergénérationnelle d’une identité collective, c’est-à-dire d’un certain nombre de valeurs, de références, de pratiques sociales. Malgré le grand brassage qu’ils induisent, ni la mondialisation, ni Internet n’ont dissous et ne dissoudront ces réalités.
2. L’identité française existe : c’est bien sûr, comme pour toutes les nations, une langue, une histoire, une culture commune. C’est aussi une conception très spécifique et assez unique du vivre ensemble, du contrat social, où la citoyenneté joue un rôle central. C’est le pari républicain, hérité des Lumières, d’une maîtrise possible de notre destin collectif. C’est l’investissement considérable, hérité de la Révolution de 1789, dans le politique et l’Etat, supposés pouvoir résoudre l’ensemble des problèmes de la société.
>> La lettre deSOCIALISME& DEMOCRATIE
C’est un combat pour la liberté mais une passion, non moins vive, pour l’égalité et un désir presque infini de protection. C’est une version nationale, accordée à ce vieux fond républicain et jacobin, du modèle européen de capitalisme socialisé et d’Etat providence. C’est la séparation de l’église et de l’Etat, la laïcité, et le réinvestissement d’un vieux fond de religiosité dans ce pari de la politique et de la révolution. Ce sont les déceptions que ces attentes ont créées tout au long de notre histoire, les crises, les réactions, les régressions qu’elles n’ont jamais cessé de produire, et l’impossibilité structurelle de banaliser la politique qui en résulte. L’identité française c’est la façon dont l’ensemble de ces éléments façonnent un système original, à la fois puissant et fragile.
3. Cette identité française est aujourd’hui en crise parce que ce système est percuté par ces chocs majeurs que sont la mondialisation, la construction européenne, la fragmentation sociale et culturelle, l’épuisement des ressources, le vieillissement démographique, la crise de l’idée même de progrès.
4. La crise de l’identité française est donc très loin de se réduire aux difficultés éventuelles d’intégration des nouveaux immigrés, a fortiori des anciens et de leurs enfants : c’est beaucoup plus fondamentalement une crise d’adaptation à la nouvelle donne historique et une crise du projet national français.
5. De ce point de vue, il paraît essentiel de rappeler que la potion libérale – populiste et les ambigüités de Sarkozy sur la question essentielle du communautarisme ne peuvent constituer des réponses à cette crise de l’identité française car elles tournent fondamentalement le dos aux valeurs et aux intention qui la constituent. La réponse à la crise d’identité française ne peut venir que de la gauche et de sa capacité à apporter les réformes qui permettront de rénover les instruments de notre modèle pour rester fidèles à ses objectifs et valeurs essentielles.
Gauche, droite : un clivage dépassé ?
Ceci nous amène à cette question récurrente, que la vogue sondagière autour de François Bayrou installe dans le débat politique.
Là encore, les exigences d’une démocratie adulte invitent à abandonner une certaine langue de bois qui ne répond qu’aux besoins de ceux qui la pratiquent. Si l’on veut traiter sérieusement de cette question, il faut accepter de reconnaître que le clivage droite gauche de mai 2007 n’est en effet plus celui de mai 1981, qu’il a effectivement perdu ce caractère absolu et presque religieux qui structurait nos combats et nos élans d’autrefois. Sur les deux axes où se jouent la compétition des offres politiques, celui de l’économie et celui de la société, les fossés infranchissables ont laissé place au déplacement des curseurs. Pour le dire d’une phrase rapide, la gauche ne propose plus de nationaliser l’économie et la droite constitutionalise l’abolition de la peine de mort. L’une et l’autre savent aussi ce que gouverner veut dire à l’ère de la mondialisation.
Mais si l’on veut bien donner congé à ces besoins d’affrontement total, on ne peut considérer pour autant que ces vieilles et chères notions de gauche et de droite ont terminé leur office historique, n’attendant plus que le coup de grâce de François Bayrou pour rejoindre elles aussi le rayon des souvenirs. La relativisation d’un clivage, sa laïcisation pourrait-on presque dire, ne signifie nullement sa disparition.
Dans la présidentielles de 2007, ce clivage droite – gauche s’exprime notamment de deux manières :
1. Comme l’a indiqué DSK dans son entretien au Monde, il s’exprime d’abord dans la manière dont on veut faire évoluer le modèle social français pour répondre à la mondialisation et aux nouveaux défis de la période. En gros, la droite veut « profiter » en France comme partout, des difficultés, tout à fait réelles, de notre système social pour introduire partout plus de marché, plus de flexibilité, plus de financement individuel, bref pour s’aligner sur les standards d’une mondialisation libérale. Ce fut hier le CPE ou la baisse des impôts aux bénéfices des plus aisés, ce sont aujourd’hui la restriction du droit de grève, ou les baisses massives d’enseignants dans les écoles et d’infirmière dans les hôpitaux proposées par Nicolas Sarkozy. La gauche moderne, sociale démocrate, celle que peuvent incarner, avec leurs différences, Ségolène Royal et DSK, veut concilier au contraire le progrès économique et la justice sociale.
2. Mais il s’exprime aussi dans la vision qu’on a en amont de la société. Face à la diversification des situations et des inégalités, la droite propose un modèle de concurrence généralisée. Elle légitime et revendique le chacun pour soi. Elle oppose les français, et notamment les plus modestes, ceux qui connaissent les difficultés matérielles les plus grandes, les uns aux autres. Si vous ne gagnez pas assez, c’est de la faute des chômeurs ou des immigrés, nous dit-elle, de façon explicite ou subliminale. La gauche moderne n’oppose pas les chômeurs aux travailleurs qui ont un emploi et gagnent peu : elle essaie de bâtir un ensemble de réponses cohérentes qui permettent de traiter les différents besoins. Elle veut à la fois le soutien au pouvoir d’achat, et la sécurité sociale professionnelle pour permettre à tous de travailler. Elle ne veut pas nier les réalités individuelles mais elle continue de penser qu’il faut fédérer les gens, qu’il faut « solidariser les individus » dans un projet collectif.
Ces différences essentielles n’interdisent pas tout débat sur une recomposition politique. Comme l’a noté encore DSK, il ne faut pas être excessif par rapport à la démarche de Bayrou. Mais ces différences indiquent qu’une recomposition politique ne pourra réellement s’opérer, à supposer que des rapports de force électoraux la rendent demain possible ou nécessaire, qu’autour du respect de ces identités politiques et non dans leur effacement artificiel.
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>>La lettre deSOCIALISME&DEMOCRATIE
Chirac ne se représentera donc pas…
Par Pierre Kanuty
« Il faut un président à la France ». Tel était le slogan de campagne de VGE en 1981. Un choix curieux pour le président sortant, acte manqué et aveu d’inexistence que les électeurs comprirent si bien qu’ils choisirent un président qui eut le culot de se faire réélire sept ans plus tard, c’était François Mitterrand.
Un quart de siècle plus tard, c’est son ex-allié et fossoyeur Jacques Chirac qui en quelque sorte nous a dit à sa manière « au revoir » au soir du 11 mars
Pour la gauche et toute une génération de militants, l’événement n’a pas la même saveur que pour les politiques. Difficile de ne s’arrêter qu’à « l’émotion » et de rejoindre la communion nationale à laquelle seules la droite et une partie des médias participent car la seule évocation de Chirac renvoie des images qui gomment la grandeur du promeneur du Salon de l’Agriculture. Chirac c’est l’homme pressé qui en quarante ans de carrière s’est construit sur les dépouilles encore fumantes de ses adversaires en promettant à gauche et en gouvernant à droite pour rester au centre de la vie politique aussi longtemps que possible.
En 1976, quand il créa le RPR pour lui, c’était sous la bannière du « travaillisme à la française », prétendant incarner « un courant social-démocrate » pour apparaître à gauche du giscardisme. Mais il fut toujours un homme de droite. Ne se situant « plus à gauche » que pour conquérir le pouvoir : en 1995 avec la « fracture sociale » et en 2002, malgré lui, quand il fallut battre Le Pen.
Chirac, en quarante ans de vie politique dont douze ans à la tête de l’Etat, fut un monarque qui donna un visage à la formule de Salisbury : « Rex illiteratus est quasi asinus coronatus », un roi illettré est un âne couronné, qu’un récent succès de librairie en BD remet en vogue. Chirac n’incarna jamais de grand dessein pour la France. Pourtant, pour ce grand pays qui franchissait un nouveau siècle, il fallait éclairer l’avenir. On retiendra de lui qu’il fut le président qui porta la voix de la France contre le racisme et contre la guerre. Mais, missionnaire de nos valeurs à l’extérieur, il ne fut que l’émissaire des milieux d’affaires à l’intérieur.
Si nous ne communions pas dans le souvenir d’un homme qui n’est pas encore mort, c’est parce que nous voyons dans son bilan la feuille de route en creux qui doit être celle d’une présidence de gauche. Et les faits nous donnent raison. Bayrou comme Chirac, prétend incarner la confusion des clivages, mais son bilan, comme celui de Chirac avant qu’il ne soit élu président, est un bilan de droite. Sarkozy, après avoir été formé par Chirac, comme un adolescent, a cherché à tuer le père, mais aujourd’hui, par sa campagne, par ses postures et par son imposture, il use du chiraquisme comme d’un anabolisant pour gagner.
Rien dans le chiraquisme n’est utile à la gauche. D’ailleurs, ce n’est pas en copiant l’existant qu’on fera du neuf. Ségolène Royal peut gagner si à l’inverse de Chirac, elle reste elle-même, si elle sait rassembler son camp, convaincre plutôt que flatter, affronter au lieu d’esquiver et décider au lieu de louvoyer.
Il reste un mois et demi. Plus que jamais, il faut entrer dans le vif du sujet. Si on croit que la politique est une chose sérieuse puisqu’il s’agit de la vie des gens, entrons dans le contenu des programmes et des propositions, soulevons le vernis trop brillant des slogans.
Il faut faire tomber les masques maintenant et démontrer que le vrai visage de la droite UMP ou UDF, c’est la continuité de Chirac. Ce n’est pas ce qu’il faut pour notre pays. Il faut une présidente pour la France.
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